Énigmes

Sophie Monjaret, commissaire indépendante, 2019 

Par le biais de mises en scène, Léna Fillet construit un univers hors temps, où l’Homme, la nature et l’Histoire se regardent et se répondent. Elle développe un travail sensuel et instinctif qui mélange les matières et les médiums pour créer des oeuvres plastiques qui questionnent notre regard et notre perception du présent.

Avec la photographie, elle développe un espace libéré de la pesanteur du réel. Pour cela, elle puise aussi bien dans la littérature, la philosophie, la peinture, et réalise ainsi des photographies chargées de références classiques qui permettent de faire flotter dans notre temps contemporain des mythes plus anciens. Par ses cadrages et ses lumières, elle décontextualise les éléments représentés. De cette manière, elle peut varier l’assemblage des éléments entre eux et recréer un univers fictif.

Elle s’attache à mettre l’humain et le vivant au coeur de sa recherche esthétique.Convoquant les notions d’altérité et d’intimité, elle traduit un état latent et primitif.Cette coexistence à la fois fragile et insistante de la figure humaine avec des éléments étrangers vient ouvrir un espace de réflexion et de liberté. Présenté sous différentes formes allégoriques, l’Homme est défait de tout stéréotype et devient une puissance énigmatique. 


Mystery

Sophie Monjaret, independent curator, 2019

Through various mise en scene, Léna Fillet builds a timeless and archaic world where Human, Nature and History interact visually and physically. She develops a sensual and instinctive form of art which mixes materials and mediums to create works that question our vision and perception of present.

Thanks to photography, Lena Fillet unfolds a space free from the weight of reality. She draws her inspiration from literature, philosophy, paintings in order to create photographs loaded with classical references allowing ancient myths to navigate in our contemporary world. Through her choices of frames and light, she decontextualizes the elements she represents. She can then vary the settings of the elements between them in order to recreate a fictitious world.

Placing the human and the living matter at the center of her aesthetic process, she expresses an underlying state through the notions of alterity and intimacy. The fragile and persistent coexistence of this human figure and the otherness opens up a space for reflexion and freedom. Shown through different allegorical shapes, the Human is free from any stereotype.

Regards de pierre 

Brice Matthieussent, 2017

Les portraits photographiques de Léna Fillet montrent des êtres à la fois désœuvrés – ils ne font rien, ils ne se préoccupent pas du monde, rien ne vient déranger leur exil– et absorbés, plongés en eux-mêmes. Ils résident dans ce semblant de temps mort auquel a abouti la séance de prise de vues, comme si c’étaient paradoxalement les à-côtés du travail en studio, les instants de pause et de relâchement qui constituaient le vrai travail. Il s’agit bien sûr d’une illusion : l’absorption, l’abandon caractérisant ces portraits résultent d’un long face-à-face, parfois infructueux, entre la photographe et son modèle, ils en sont le but et l’aboutissement. « Je ne dirige pas les modèles pour qu’ils répondent à ce que j’attends d’eux, explique-t-elle, mais pour qu’ils éprouvent une force de présence. » Elle parle aussi d’un « état de puissance » auquel elle doit les amener.

Ces êtres sont des gens ordinaires, d’aujourd’hui, banalement vêtus d’une robe, d’un chandail, d’un soutien-gorge, sans autre signe particulier que l’interruption de leurs activités quotidiennes, l’arrêt de ces gestes, attitudes, mimiques, paroles qui définissent d’habitude une personnalité, un caractère dans son rapport aux autres et aux objets. Rien de tel ici. C’est une soustraction qu’opère d’abord Léna Fillet : adieu la sociologie, adieu le style documentaire, adieu la psychologie, congédié le célèbre regard du sujet photographié face à l’objectif. Le regard s’est retourné comme un gant. Au lieu d’englober l’environnement pour le connaître ou collaborer avec le corps et l’esprit afin de s’en rendre maître, le regard n’est plus centrifuge mais centripète, et c’est ce renoncement, cet exil, que montrent avec une discrète éloquence tous les modèles de Léna Fillet.

Mais ce renoncement est bien sûr artificiel, il dure ce que dure le temps d’exposition d’une photographie – une fraction de seconde. Si l’on préfère, c’est un simulacre. L’issue heureuse d’un pacte, l’image d’une solitude fertile. [...] 

Jean-Luc Godard, depuis Le Mépris jusqu’au récent France Socialisme, décline sa fascination pour la Méditerranée, l’épopée homérique, les dieux et les héros antiques, en suggérant des parallèles, parfois comiques voire burlesques, entre la mythologie grecque et les individus ordinaires du monde contemporain. Léna Fillet, de son côté, multiplie les indices évoquant cette même mythologie : d’abord les titres des œuvres – Le Réveil d’Apollon,Le Messager, Le Colosse, La Cariatide, L’Atlantide, L’Homme Nu – indiquent qu’elle métamorphose ses sujets, des gens de son entourage proche,en véritables personnages. Les individus photographiés demeurent certes ancrés dans la réalité occidentale de ce début de vingt-et-unième siècle, tels Ulysse, Achille, Pénélope ou Télémaque dans le quotidien prosaïque de l’antiquité grecque, mais l’artiste intensifie leur aura, les déplace et nous entraîne vers un monde décalé qui n’a rien à voir avec le genre fantastique, mais beaucoup avec une mythologie intime, in progress, en cours d’élaboration,proche de la mythologie grecque dont, comme Godard, elle fournirait une version actualisée. Par ailleurs, si la photographie pétrifie, gèle l’image du plus éphémère, alors Méduse, la Gorgone antique, devrait être la sainte patronne de cet art ; on se demandera alors si le regard des modèles de Léna Fillet n’a pas, à son tour, transformé en pierre quelque monstre inconnu dont on ne verrait qu’un détail. [...]

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